Réponse à l'article d'Olivier Poivre d'Arvor «POUR UNE MAISON
DE L'AFRIQUE»,
paru dans LIBÉRATION du Jeudi 12 décembre 2002 (p. 8),
consultable sur le site de LIBÉRATION : www.liberation.fr rubrique : rebonds
«Quelle agréable surprise, pour moi qui suis président de l'association «Les Amis de la Maison de l'Afrique noire à Saint-Denis» (15, rue Catulienne 93 200 Saint-Denis - site internet : www.maison-afrique.org) , de découvrir ce jeudi 12 décembre 2002, en page 8 de mon quotidien habituel, dans la rubrique «Rebonds» , le titre «Pour une maison de l'Afrique» ! La fonction de son auteur, M. Olivier Poivre d'Arvor, qui est directeur de l'Association française d'action artistique, me laisse même penser que les négociations que nous envisageons d'entreprendre avec le Ministère des Affaires Étrangères et le Ministère de la Culture pour faire avancer notre projet se présente sous des auspices favorables !
Nous partageons entièrement avec M. Olivier Poivre d'Arvor deux idées qu'il exprime avec force dans son texte.
Nous sommes convaincus, comme lui, que : «L'Afrique mérite vraiment mieux que ce que l'on rapporte d'elle, jour après jour». C'est cette idée que développe M. Cheick Oumar SiSSOKO, cinéaste devenu depuis peu Ministre de la Culture du Mali, dans le texte qu'il nous a écrit en tant que parrain de notre projet. Il insiste quant à lui sur les fonctions de ces images et de ces discours misérabilistes ou franchement négatifs qu'on nous donne à voir ou à entendre en permanence : «La Maison de l'Afrique Noire à Saint-Denis comble un vide qui faisait le lit à l'incompréhension, à l'ignorance. C'est de cette incompréhension née du silence et d'actes posés volontairement et logiquement illustrés par des discours et des seules images-misères du continent, que naissent la xénophobie, le racisme, les guerres fratricides, loin de l'histoire riche qui lie les hommes et les femmes de notre sainte terre».
Nous sommes également persuadés que la création culturelle contemporaine de l'Afrique doit disposer d'un espace en France, «un centre de ressources, une bibliothèque, une librairie, un restaurant, un auditorium pour présenter des films, recevoir des productions légères, des paroles fortes, une galerie pour accueillir les artistes, un espace de rencontres pour les créateurs et les intellectuels de ce continent», comme le précise M. Olivier Poivre d'Arvor.
Ce que nous trouvons plus discutable dans le propos de M. Olivier Poivre d'Arvor concerne le public qu'il vise implicitement pour la Maison de l'Afrique, quand il évoque notre «désir d'Afrique» et qu'il exclut l'idée que la Maison de l'Afrique puisse s'installer en banlieue.
Pour nous, la Maison de l'Afrique ne doit pas être réservée aux seules élites qui habitent ou fréquentent la capitale (qui d'ailleurs n'hésitent pas à se rendre en banlieue quand leur sont proposées des manifestations culturelles de qualité !).
Pour nous, la Maison de l'Afrique noire doit être résolument populaire et engagée dans des actions de solidarité entre Européens et Africains.
La création artistique et intellectuelle de l'Afrique tire sa force de son enracinement dans l'histoire et dans les réalités actuelles du continent et de sa diaspora. Et quand elle n'est pas en symbiose avec un public populaire africain à qui elle est destinée prioritairement, elle recherche intensément celui-ci. Ce public populaire africain existe en France. Il habite dans les foyers de travailleurs migrants, les logements sociaux ou les petits appartements -surpeuplés parce que trop chers- des quartiers pauvres de la région parisienne. Pourquoi ne pas permettre aux Africains de France un accès facile à leur culture, dont ils sont aussi producteurs, qui participe à leur prise de conscience et qui leur redonne dignité et fierté, dans une société qui trop souvent les ignore et parfois les méprise ? Et pourquoi encore ne pas encourager l'accès de cette création artistique et intellectuelle de l'Afrique aux enfants de migrants, qui manquent souvent cruellement de repères identitaires, et à leurs compagnons d'école et de jeux, qui ont une image dévalorisée de l'Afrique ? Comme nous l'écrit Lucie AUBRAC : «Je suis très honorée d'être conviée au parrainage de la Maison de l'Afrique Noire à Saint-Denis. Voilà un lieu où se retrouveront les familles africaines dans l'ambiance de leurs pays d'origine. Pour moi, c'est beaucoup plus. Les jeunes de France connaîtront leurs camarades d'école autrement que par un prénom ou par des différences qui les éloignent les uns des autres, source du racisme latent».
La création artistique et culturelle de l'Afrique est encore porte-parole de la nécessaire solidarité avec les Africains. De la solidarité ici, quand, à travers nombre de créateurs qui vivent en Europe ou en Amérique du Nord, elle dénonce le racisme, les discriminations, l'exploitation. De la solidarité là-bas, quand elle critique les rapports de domination du Nord sur le Sud et qu'elle laisse entrevoir l'espoir d'un autre monde possible. Comme le déclare le musicien Ismaïla TOURÉ KOUNDA : «Comment voulez-vous que je ne sois pas honoré de parrainer cette «Maison de l'Afrique Noire à Saint-Denis» qui vient soutenir tous ces laissés pour compte de l'exploitation du Sud par le Nord...dont les pays croulent sous le poids de la dette..., ces femmes et ces hommes pour qui il ne reste que le chemin de l'immigration pour survivre et faire vivre ceux qui sont restés derrière...».
Pour ces raisons, à notre sens, la Maison de l'Afrique Noire à toute sa place à Saint-Denis, dans le département de la Seine-Saint-Denis. Cette ville et ce département ont déjà donné toutes les preuves de leur ouverture à la création culturelle contemporaine de l'Afrique, à travers des manifestations nombreuses et variées qui accueillent des publics très divers. Cette ville et ce département manifestent avec constance, détermination et inventivité leur engagement aux côtés des Africains d'ici et de là-bas. Et c'est sur leur territoire que vit un grand nombre d'Africains, pas seulement les travailleurs immigrés et leurs familles, mais aussi des étudiants, des artistes et des intellectuels !».
Michel SAMUEL,
enseignant-chercheur africaniste,
Maître de Conférences en Anthropologie
à l'Université PARIS 8 (Vincennes - Saint-Denis)